Artisanat numérique : une vision du métier de développaire1
Durant mes années au sein d’une entreprise de services numérique (ESN), il était souvent question d’industrialisation. Un terme lourd de sens que j’ai toujours pris avec méfiance et dont je comprends maintenant plus précisément la portée sociale, sociétale et environnementale. Industrialiser, c’est tendre vers une production de biens et de services à la chaîne, sans s’adapter et tenir compte du vivant. Une vision qu’il m’est aujourd’hui impossible de partager et de défendre.
Aussi, je m’inscris à contre-courant de cette idéologie et j’ai à cœur de développer des solutions sur mesure, créatives et issues d’un savoir-faire historique. C’est pour cela que je défends une pratique artisanale de mon métier.
L’artisanat est à la fois un art et un métier couvrant de nombreux domaines (production, transformation, réparation, services, etc.). Et, bien que le métier de développaire ne figure pas dans la liste du Conseil d’État, celui-ci possède, à mon sens, de nombreuse similitudes avec l’artisanat.
Le développement informatique est historiquement de l’artisanat
L’artisanat repose sur la maîtrise d’un savoir-faire historique, acquis durant des années d’expériences, de formations et de pratique. Et, bien que les sciences informatiques soient assez contemporaines, les premiers algorithmes furent écrits au neuvième siècle par Al-Khwârizmî, alors que le premier programme informatique fut conçu en 1840 par Ada Lovelace sur la machine de Charles Babbage. Depuis lors, le domaine n’a cessé de progresser avec des inventions telles que la machine d’Alan Turing, la transmission sans fil d’Hedy Lamarr, ou encore le compilateur de Grace Hopper.
Mon métier de développaire s’inscrit dans cette lignée et porte en son cœur des connaissances techniques traditionnelles (algorithmie, programmation, systèmes, matériels, etc.) issues du travail de ces femmes et ces hommes, de la transmission de ces savoirs par des pairs, de l’expérimentation individuelle et de la mise en pratique de ces connaissances. Ces dernières, couplées à mes aptitudes personnelles, me permettent d’accompagner ma clientèle sur l’ensemble du cycle de vie de leur projet (conception, réalisation, déploiement, administration, utilisation, maintenance, fin de vie). Et, depuis 2019, c’est au sein de la CAE (Coopérative d’activité et d’emploi2) l’Ouvre-Boîtes que j’exerce mon métier.
Un savoir-faire manuel, une garantie de projets sur-mesure
Dans les années 2000, mon appartenance appétence pour la culture geek m’a amené à créer des design pour les forums de l’époque avec, comme outil de conception, le logiciel Frontpage. Celui-ci disposait d’un onglet « design » permettant de créer des sites web sans avoir à coder — eh oui, le no code ne date pas d’hier —, mais également d’un onglet « code » permettant de visualiser et manipuler le code source généré (un véritable terrain de jeu et d’expérimentation).
Durant mes études, j’ai appris auprès d’une génération obligée à la sobriété et la frugalité par la limitation des capacités logicielles et matérielles. Cette approche s’est ancrée en moi et, de ces années, j’en retire plusieurs choses :
- que mon métier repose sur un savoir-faire et une technicité qui s’acquièrent par la formation, l’expérimentation et la pratique ;
- qu’il est préférable de privilégier la qualité et l’unicité ;
- que le code s’écrit à la main, transcrit la vision et la créativité du développaire, et qu’il porte en son cœur l’empreinte de sa/son créateurice.
La programmation, une langue pour parler aux ordinateurs
Le développement informatique est également une science qui demande des compétences techniques spécifiques telles que l’algorithmie et le codage, piliers essentiels du métier. Ces deux compétences sont à la programmation ce que la grammaire et la parole sont au langage : l’algorithmie constitue les règles qui permettent de construire des énoncés reconnu corrects par les machines, tandis que le codage permet de communiquer la pensée algorithmique. L’ensemble forme ainsi le langage de programmation qui permet de communiquer avec l’ordinateur. Aussi, en tant qu’interlocutrice principale du code, la machine revêt un caractère essentiel et sa compréhension est une composante métier non négligeable.
La maîtrise des outils et des matériels offre alors une vision globale permettant d’exprimer les compétences pratiques du développaire.
Mettre ses compétences au service de projets uniques
Ces compétences pratiques permettent de travailler sur des réalisations uniques, issues des exigences de la clientèle. Les savoir-faire manuel et technique entrent alors en résonance pour développer des services numériques adaptés à la façon de fonctionner des commanditaires. Mais les productions s’adressent également à une autre cible : les utilisateurices.
Il s’agit de trouver une équilibre entre le besoin de la clientèle, la vision du développaire, et les usager·es. Avoir en vue la finalité de ses productions permet alors au développaire de gérer ses projets (à une échelle artisanale) de manière autonome et d’anticiper les impacts finaux des choix de conception fait en début de cycle. **
Mener les projets avec rigueur et humanité
Au-delà des compétences techniques et pratiques, les aptitudes personnelles viennent compléter nos savoir-faire. Dans notre quotidien, nous nous voyons confier des projets numériques exigeants. Par ailleurs, la pratique du développement hérite de la méthode scientifique (théorie, prédiction, expérience, observation), et demande patience et persévérance pour la conduite de projet. Aussi, il nous faut savoir faire preuve d’une grande rigueur et d’un grand sens du détail dans la conduite de ceux-ci afin de ne pas trahir l’intention initiale de notre clientèle, ni dégrader l’expérience d’utilisation, ni avoir un impact socio-environnemental trop défavorable.
Cela n’est possible que par une bonne communication avec les différentes parties prenantes (équipe clientèle, camarade de travail, utilisateurice, etc.) et de l’empathie, afin de répondre au mieux au besoin de toustes.
Conclusion
Bien que les discours de ces dernières années soit à l’industrialisation du secteur du numérique, il n’en reste pas moins que le métier possède intrinsèquement de nombreuses accointances avec l’artisanat. Le numérique regorge encore de faiseureuses à qui vous pouvez confier vos projets et qui sauront vous accompagner, défendre vos intérêts et vous guider dans vos projets.